
Entre 2019 et 2026 j’ai pu créer des musiques pour la danse, divers types de spectacles et de concerts, des films, des séries, des installations dans des musées ou encore pour la radio.
C’était une période riche en création, mais pour autant teintée de réserve quant à l’engouement massif pour l’intelligence artificielle et le pas qu’elle prend (et surtout que nous lui offrons avec la croissance de l’IA générative) dans la création « à la place » de l’humain.
Cette crainte devenait lourde, surtout envers ce domaine qui me touche personnellement, mon domaine de passion — la musique.
J’ai pris beaucoup de temps pour échanger avec des collègues, dans la musique et dans le cinéma, pour confronter nos pensées, entrechoquer nos avis.
Nous avions le même questionnement sur les raisons de produire autant d’AI slop visuel et sonore, de faire autant de morceaux de musique qui recrachent ce que nous avons déjà entendu à une vitesse phénoménale.
Avons-nous ce besoin ?
Voici mon sentiment : La destinée des créations faites par l’IA est pour l’instant toujours nous, les humains. La musique est faite pour nos oreilles, les images sont faites pour nos yeux. Et pour l’instant le design des IA soutient cette direction : tout faire pour nous. Nous sommes la finalité de ces lignes de code qui finiront en image ou en son.
Les séries, les films, les albums qui nous font parler pour l’instant sont toujours des créations d’artistes qui nous amènent là où nul ne peut nous conduire à part ce créateur. Inventer, choquer, chercher l’expérience de vie et la superposer à la création, à l’exemple de l’album “LUX” de Rosalia, 100% humain.
Imaginons un instant que l’intelligence artificielle crée une œuvre pour son propre plaisir, des sons ou des images qui soient destinées à elle-même.
Nous ne pourrions pas la comprendre. Ce serait quelque chose dont nous ne sommes pas destinataires, nous pourrions possiblement en saisir des bribes, avoir des impressions, même peut-être être touché face à cela. Mais cela serait de plus en plus rare. Ce serait comme entendre une langue que l’on ne parle pas et aimer ses sonorités, aimer la façon dont elle nous chatouille l’oreille, comme moi qui, avant d’apprendre le français, aimait l’écouter. Je ne comprenais rien mais j’aimais la musique de cette langue.
Si l’IA produisait des œuvres pour elle-même, ce serait une langue profondément étrangère, peut-être belle, mais surtout absolument incompréhensible.
Prenant appui sur cette réflexion, j’ai compris qu’au lieu de créer des millions d’artistes aujourd’hui grâce à de simples prompts sur les plateformes de l’IA, nous allons finalement en avoir moins. L’espace sature, les serveurs saturent, la disponibilité pour ressentir des choses sature. Et c’est un véritable risque de perdre des créations de qualité, destiné à nous, à l’humain. Car à un certain point la création peut tourner en rond, comme une éternelle recomposition de ce que nous avons déjà entendu, de ce que nous connaissons, et qui se dégrade à chaque nouveau prompt.
Il y aura moins d’artistes, moins de compositeurs, et non pas parce que certains abandonneront, mais parce que la compétition sera rude, sélective, engageante. Car chacun pourra faire une musique, 10 musiques, 100 albums par jour — cela ne surprendra plus personne. En fin de compte cela s’avèrera positif, car dans tout ce brouhaha, ce flot incessant de créations, majoritairement pas nécessaires, il y aura des bateaux. De beaux navires en bois, avec leurs voiles tendues face au vent, au vent de la passion, de la curiosité et du savoir. Et sur ces bateaux il y aura des capitaines, hommes ou femmes pour qui « créer » ne se réduit pas à un simple prompt. Ce seront des visionnaires, des piliers pour nous. Grâce à ces personnes, l’IA continuera d’apprendre, bien sûr, mais il est inutile de créer une bataille. Il faut aller de l’avant et apporter nos idées, réaliser ce que l’on estime nécessaire. La nouveauté maintiendra la joie de vivre, les émotions, les larmes en écoutant une musique, en lisant un livre. Cela ne peut pas se perdre. Au moins pour notre génération.
Le monde a toujours besoin de nous, des artistes et créateurs qui inventent, qui nous amènent loin des sentiers battus.
En fin de compte, l’intelligence artificielle a certainement une raison d’exister. J’étais séduit par l’idée que nous ne l’avons pas créée, mais découverte. L’IA est une découverte scientifique, un ensemble d’équations mathématiques de génie qui nous ont permis de l’observer et de l’employer. Elle attendait juste son tour pour devenir disponible dans notre évolution, comme l’électricité ou la physique quantique par le passé.
Nous ne sommes donc pas à l’origine de son apparition, mais nous avons le pouvoir de décider de la façon dont nous l’utilisons dans nos vies. Nous en sommes responsables.
Dans mon métier de compositeur, je ressens que l’existence de mes idées et de ce feu créatif portent à créer de nouveaux mélanges, des folies inattendues dans les sonorités, à faire vibrer des concepts qui me viennent en rêves. Tant qu’elles existent, il est nécessaire de les faire vivre. Tout peut coexister.
Il est inspirant de voir à quel point ces singularités sont vitales, si la finalité — c’est à dire le public — est toujours l’humain, il ne faut pas l’abandonner. Il faut créer encore plus vrai, encore plus réfléchi, oser encore plus.
Raconter nos vies, croiser les pratiques et entrechoquer des univers artistiques impensables.
J’espère simplement voir ou entendre vos idées, vos créations, vos joies et vos mélancolies dans votre processus créatif. Je voudrais être témoin de vos doutes, de vos recherches et trouvailles inattendues. Car notre communauté, même si elle est invisible, nous tient chaud en cet hiver artistique.
Nous ne sommes pas seul·e·s dans la création.
Auteur : ilia Osokin
Éditrice : Amélie Hug